Gratuité en bibliothèque : quadrature du cercle !

La gratuité des bibliothèques a récemment été évoquée (invoquée ?) par le Directeur du Livre (j’adore ce terme !) au Ministère de la Culture : Benoît Yvert, dans un entretien donné au Monde le 23 février 2007 : »Nous disposons d’un instrument social qui ne joue qu’imparfaitement son rôle : les bibliothèques. Leur fréquentation augmente mais elles restent l’apanage des classes moyennes et sont désertées par les classes défavorisées. Il s’agit d’une priorité nationale, car là, la gratuité a tout son sens. Nous allons tester quelques expériences pilotes en rapprochant des médiathèques de l’ANPE« . Si l’analyse est bonne, cette proposition me paraît un peu bizarre vu que les demandaeurs d’emploi sont généralement exonérés des droits d’inscription… mais bon.

Sur la même question, on peut également lire un excellent article de Thierry Giappiconi paru dans la Lettre du cadre territorial du 15 février dernier et qui s’interroge sur les effets contre-productifs et l’inefficacité des tarifications en bibliothèque, notamment municipale :« La tarification n’allège pas de façon significative la charge de la collectivité, mais elle réduit en revanche, le nombre de bénéficiaires d’un service dont le coût de fonctionnement demeure constant. »On peut également lire dans la continuité, l’article dans le dernier BBF de Dominique Arot qui s’interroge sur le divorce entre les intentions et la réalité dans le domaine de la bibliothèque publique et sur la notion de projet qui ne saurait ignorer l’échec relatif de l’ambition de démocratisation culturelle portée par les politiques et les profesionnels de la culture ».

Le raisonnement de Giappiconi est simple. Plutôt que de nous intéresser aux recettes budgétaires, intéressons-nous aux dépenses et à quoi nous les consacrons pour rationnaliser tout cela : moins de catalogage, moins de personnel mobilisé à faire du prêt grâce à la RFID donc ouverture élargie avec du personnel plus qualifié… Instauration de la gratuité totale augmentant le nombre de bénéficiaires d’où une bibliothèque moins coûteuse pour plus de monde = coût/usager plus bas pour une qualité supérieure : cqfd! Pour avoir vécu 5 ans à Limoges, seule ville à l’époque de plus de 100 000 habitants dont l’inscription à la BM était totalement gratuite, et où le taux d’inscrits était 2,5 fois supérieur à la moyenne nationale (autour de 50%) je suis favorable à la gratuité. Le problème est qu’elle n’est applicable que dans un cadre rénové et globalisé de la gestion des moyens car si les recettes propres rapportées au budget global sont minimes, elles représentent souvent une part importante rapportée aux dépenses documentaires. Ces dernières deviennent donc la variable d’ajustement en cas de réduction des recettes (c’est aussi le cas en BU), les autres dépenses apparaissant intouchables et donc incompressibles (personnels, fonctionnement, charges fixes,…) d’où l’opposition générale des bibliothécaires à se priver des droits d’inscription ipso facto synonyme de baisse du superfu en bibliothèque… la documentation !

Alors quoi faire ? Puisqu’un certain candidat certain propose la gratuité des Musées nationaux, pourquoi ne pas lancer (plutôt) une grande campagne de gratuité des bibliothèques municipales qui me semblent des institutions un peu moins élitistes et socialement beaucoup plus « rentables » sur le plan de l’intégration et de la mixité (générationnelle, culturelle, sociale,…)? Les villes pourraient alors passer un contrat d’objectif avec l’Etat qui compenserait pendant 5 ans seulement la gratuité des BM (à hauteur de 1,5 ou 2€ par habitant). Charge à elles d’atteindre des objectifs nationaux : 50% d’inscrit – 60 heures / semaine, en réorganisant leur structure de personnel (gestion des départs retraite notamment) et le fonctionnement de leurs services (outils en ligne, rfid,création de communautés d’usagers…etc). C’est ma réponse à la proposition de Nicolas Morin de la tabula rasa à laquelle je ne crois pas vraiment. D’une certaine manière, la délégation de service existe déjà au-travers des associations qui gèrent très souvent des services para-municipaux (sport, petite enfance,…) dans la plus grande indigence et sans la possibilité de faire évoluer leur structure, la ville restant le principal bailleur de fonds. J’en sais quelque chose…

2 comments so far

  1. Pitseleh on

    Ni pour ni contre la gratuité totale, j’ai envie de réagir sur plusieurs points :

    « Leur fréquentation augmente mais elles restent l’apanage des classes moyennes et sont désertées par les classes défavorisées. Il s’agit d’une priorité nationale, car là, la gratuité a tout son sens. »

    Effectivement, comme vous l’avez précisé, les demandeurs d’emploi ainsi que d’autre catégories d’emprunteurs bénéficient de réductions ou de la gratuité. Et je ne pense pas que le tout-gratuit fera tout à coup accourir nombre de personnes de la « classe défavorisée »…

    La tarification n’allège pas de façon significative la charge de la collectivité, mais elle réduit en revanche, le nombre de bénéficiaires d’un service dont le coût de fonctionnement demeure constant. »

    Hum, pas vraiment. Plus il y a d’usagers inscrits, plus les dépenses doivent logiquement augmenter en proportion pour les satisfaire : plus de dépenses d’acquisition, plus de matériel (notamment informatique), plus de services proposés, plus d’animations….

    « Plutôt que de nous intéresser aux recettes budgétaires, intéressons-nous aux dépenses et à quoi nous les consacrons pour rationnaliser tout cela : moins de catalogage, moins de personnel mobilisé à faire du prêt grâce à la RFID donc ouverture élargie avec du personnel plus qualifié… »

    Attention à ne pas tendre vers des espaces déshumanisés où l’usager moyen n’aura plus le moindre contact avec le bibliothécaire ; les bibliothèques et médiathèques doivent, j’en suis persuadé, une partie de leur importance au contact humain. Si celui-ci disparait, il n’y aura plus aucun intérêt à maintenir des structures couteuses : tout sur le Net et advienne que pourra.
    Pour ce qui est du catalogage, il est déjà réduit par de nombreuses bibliothèques ce qui entraine bien évidemment des notices incomplètes. Et donc une information moins bonne pour l’usager, qui ira voir ailleurs pour trouver les informations dont il a besoin.

  2. OT on

    Les propos que vous commentez ne sont pas tous les miens mais proviennent justement des articles et interventions récentes sur la gratuité.
    Je suis d’accord avec vous sur le fait que la gratuité ne fera pas naturellement venir les usagers cutlturellement et symboliquement distants de l’institution (en bas comme en haut de l’échelle sociale). Néanmoins, l’affichage d’un service totalement gratuit peut être un moyen de repositionner la bibliothèque au coeur de la cité comme appartenant à tous et destinée à tous.
    Concernant la déshumanisation, je répondrai par une récente expérience dans une bibliothèque centrale de grande ville. S’y trouvaient un samedi après-midi beaucoup d’agents : 2 à l’accueil dont un 3ème en train de discuter à la place réservée à l’inscription des lecteurs, 4 derrière le bureau de prêt adultes, 1 derrière le bureau prêt des CD (à 5 mètres du précédent), 3 au bureau jeunesse, 2 au bureau de la salle d’étude… 2 dans les rayons en train de ranger et 2 aperçus dans les bureaux en train de travailler… sans doute queques uns encore dans les magasins. Côté service et documentation : pas d’internet, pas de DVD, des livres en libre accès datant des années 60 et des usuels de référence de 2000 ! Je suis pour le contact bien sûr mais je crois que la médiation ne saurait l’emporter sur la valeur et la richesse de ce que nous avons à « médiater »…


Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :