Sous le parasol…


Bon, donner le grand prix de littérature policière 2006 (domaine étranger) pour ce roman de Larry Beinhart plutôt cousu de fil blanc et écrit à la manière d’un synopsys de film est un peu excessif… pas mal d’incohérences et d’éléments tirés par les cheveux pour servir le déroulement de l’intrigue lassent au bout d’un moment.

Cependant, le début du chapitre 2 est assez succulent. Il dresse à travers la petite histoire un portrait des bibliothèques universitaires aux Etats Unis et des problématiques qu’elles rencontrent actuellement… avant nous ? L’auteur montre également avec humour et de manière caricaturale les contradictions des bibliothécaires : un mélange d’attirance et de défiance à l’égard des mutations technologiques dont nous saluons à la fois les bienfaits et craignons les effets dévastateurs… une espèce de schyzophrénie paranoïaque ! Ce texte prend aussi une résonance toute particulière lorsqu’on pense à la nouvelle loi sur les responsabilités des universités françaises…

Elaina Whisthhoven aimait les livres. Croyant que cet amour lui serait payé de retour, et désireuse de servir l’humanité, elle était devenue bibliothécaire. Elle portait de grosses lunettes; ses longues boucles étaient toujours propres, bien brossées, mais elles voyaient rarement le coiffeur. Mal rétribuée, elle vivait comme une bonne soeur dans une chambre qu’elle louait à un professeur d’université à la retraite et à sa vieille épouse. Cette pièce s’était retrouvée vide lorsque leurs enfants, devenus grands, étaient partis s’installer dans l’Ouest.

Quand je lui ai annoncé que je la virais, elle a ouvert la bouche sans pouvoir prononcer une syllabe. Il m’a semblé qu’elle chancelait. C’était une femme mince qui cachait sans doute un corps attirant sous ses frusques; mais je n’aurais jamais pu m’imaginer en train de la déshabiller, sous peine de ma faire l’effet du marquis de Sade effeuillant Justine en prélude à de sordides et perverses profanations.

Quand je lui ai annoncé, donc que la virais, j’ai eu l’impression de détruire une fleur délicate, de casser sa tige, d’écraser ses pétales. Elle n’avait commis aucune faute. Strictement aucune. Je le lui ai affirmé. Ses lèvres ont remué; je n’ai pu distinguer les mots, mais je savais qu’elle disait :

– Si, j’ai bien dû en commetre.

– Non, non, vous avez fourni un excellent travail, lui ai-je assuré en espérant limiter les dégâts que je me voyais en train de provoquer.

Elle restait là, pétrifiée, et je constatais que ma dernière observation restait sans effet sur elle, que le travail de sape se poursuivait, de ses yeux à sa poitrine, en passant par son mince cou frémisant. Essayant désespérément de m’expliquer, j’ai poursuivi :

– C’est le budget national, vous voyez, il a été conçu pour détruire les services publics.

Pas moyen de déterminer si Elaina jugeait cette allégation inacceptable ou si elle était seulement paralysée, tel un faon qui a eu la mlheur de s’aventurer sur une autoroute.

– Et ça a eu des conséquences sur notre Etat, comme pour bien d’autres.
J’ai cru voir Elaina bouger légèrement la tête.

– Je sais que notre président avait déclaré qu’il se ferait le champion de l’éducation, et c’est dur d’admettre qu’il ait pu démanteler l’enseignement public. C’est pourtant le cas, et notre établissement a été touché comme les autres. Le recteur de l’université a reçu de l’Institut du patrimoine un rapport sur les bibliothèques financé par des capitaux privés. Ce rapport conclu que les bibliothèques, tant universitaires que publiques, conservent bien trop d’ouvrages papier. A part quelques rares volumes présentant un intérêt historique, tout ce papier pourrait avantageusement être remplacé par une cyber-bibliothèque, une seule grande bibliothèque pour tous, à laquelle chacun accéderait depuis son bureau ou son domicile. La numérisation des catalogues et des documents réduirait presque à zéro le besoin de bibliothécaires, sauf virtuels, et tout cet espace serait libéré.

J’ai désigné d’un gestes les salles de lecture et les rayons que l’on apercevait depuis mon bureau, à l’étage où nous nous trouvions, ainsi que les trois niveaux inférieurs et l’étage supérieur.

– Cette mesure permetttrait de réaliser des économies supplémentaires, en réduisant le besoin de constructions permanentes. Voilà un espace qui pourrait être dévolu a des salles de classe ou à des dortoirs, ce qui, en fait, rapporterait de l’argent.

– Personnellement, ai-je poursuivi, j’aime les livres.

Je me suis demandé lequel de nous deux risquait de se mettre à pleurer le premier. Cette fille, avec sa confiance en elle réduite en morceaux ? Ou bien moi, bouffé par la culpabilité et l’amour des bouquins, sans parler de la poésie ? J’ai repris énergiquement :

– Je n’aime pas lire quelque chose de sérieux sur un écran, et j’ai l’impression, bien que je n’aie pas les moyens de financer une étude là-dessus, qu’il ne s’agit pas seulement d’un préjugé personnel. J’ai remarqué, et vous aussi, j’en suis sûr, que les étudiants ont tendance à se disperser lorsqu’ils travaillent sur ordinateur. Ils sont peut-être censés lire, mais ils téléchargent de la musique, ils jouent à des jeux, ils font la causette avec des internautes, ils regardent…

Je me suis arrêté juste avant de dire « de la pornographie » mais il était trop tard pour redresser la barre et c’est devenu « des documents à caractère érotique ». J’avais quand même le sentiment d’avoir émis une remarque inappropriée. C’est était trop pour Elaina aui a fondu en larmes et s’est enfuie en courant au moment où je proclamais :

– Vous voyez, cette décision n’a rien de personnel, c’est une question de réductions budgétaires. De réductions budgétaires !
Je crains qu’elle n’ait pas entendu.

Lire aussi un autre passage sur Figoblog.

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