Cassandre ou Prométhée ?

J’avoue être de plus en plus exaspéré par cette verbosité intarrissable et globalisante sur l’avenir de notre profession et l’extinction programmée de nos métiers, sur nos défauts présumés (le culte de l’offre avant la demande), nos faiblesses endémiques (la culture de ce qui nous ressemble), nos illusions perdues (la collection et sa maîtrise), nos problèmes (les lecteurs devenus usagers)… discours auquel je confesse avoir participé et participe encore trop souvent.

A l’inverse, rien ne m’énerve plus que le discours candide et optimiste sur notre devoir et notre capacité à nous fédérer, à coopérer, à penser et à agir en commun, sorte de positivisme ne débouchant en définitive que sur des textes aux seules vertus cathartiques : aimons-nous les uns les autres pour qu’on nous aime enfin… aïe, aïe, aïe, je m’aperçois aussi avoir été et être encore l’un des plus fervents défenseurs de cette nécessité du bien et du lien !

Difficile donc de savoir quoi penser et quoi faire sous cette double contrainte. Se renfrogner dans son coin et se déssecher lentement ? Adopter la position du cynique qui croit tout savoir mais ne fait rien ? Demeurer angélique et aveuglé par l’action ? Raccrocher les gants pour aller voir ailleurs ? Faisons le point en revenant aux fondamentaux :

Pourquoi ai-je choisi ce métier ? Ni pour les livres, ni pour le savoir pur. C’est très clair et sans doute intimement lié à un capital culturel et à des origines modestes ne laissant sur cette question aucune illusion ni aucun fantasme. Alors pourquoi ? Pour agir, simplement, être utile et servir à quelque chose ou plutôt à quelques uns. Je ne suis donc ni un esthète, ni un passionné… pas plus que ne l’est d’ailleurs le dentiste pour la beauté de la dent, le garagiste pour la transcendance du boulon ou le coiffeur pour le cause du cheveu ! Un simple maillon qui fait son job dans une temps et un lieu donnés.

Pourquoi vais-je travailler tous les jours ? Avant tout parce que ça me fait du bien et, sans prétention aucune, parce que j’ai envie de peser sur la réalité, par des actes plus que par des paroles, d’y laisser une empreinte positive, à court terme, comme la satisfaction des usagers ou l’amélioration des conditions de travail de mes collègues, et à bien plus long terme, comme le sauvetage d’un fonds documentaire de la dispersion ou la réhabilitation d’un artiste oublié. C’est là que tout devient plus délicat car lié à ma conviction intime, au-delà des concepts et des idées communes du bien et de l’intérêt collectif. Mais c’est aussi là, en partie, que j’existe, que nous existons tous, dans ce rapport individuel à l’action, plus ou moins distancié, et qui nous distingue et nous divise d’avec autrui.

Pourquoi ai-je envie de continuer ? Sans être idéaliste, parce que je crois un peu en la culture, entendue ici dans une acception large et plutôt anthropologique, à ses vertus sur l’Homme et au rôle que doivent jouer certaines institutions, dont les bibliothèques, en la matière. Parce que j’ai vraiment envie de savoir ce que les usagers veulent et leur donner, en mieux ! Ce qui n’a rien à voir avec une quelconque posture missionnaire, mais bien plutôt un désir humanitaire.

Je n’ai aucune idée préconçue sur ce que doivent être ou ne pas être les bibliothèques : lieu d’échange, de savoir, de loisir, de repos, de solitude,… peu m’importe d’ailleurs. Je n’ai même aucune certitude quant à leur place, leur légitimité ou leurs missions dans le futur, sauf la conviction qu’elles doivent participer à la réalisation individuelle du plus grand nombre dans un monde complexe et mouvant. C’est à cela que je veux participer, dans l’action, sans crainte de me voir disparaître ni devenir inutile.

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3 comments so far

  1. Bruit et chuchotements on

    C’est vrai que ces débats et journées prennent toujours comme titre « L’avenir des bibliothèques et des bibliothécaires » et rarement « L’avenir de la culture et de l’information ».

  2. AM on

    Je me souviens d’une conversation que j’ai eu un jour avec un conservateur dans un lieu propice aux méditations sur le métier : des magasins situés en sous-sol d’une bibliothèque de droit après une journée de travail sur les collections, les doigts incrustés de poussière mais avec le sentiment d’avoir participé à améliorer le fonds documentaire pour que les usagers s’y retrouvent mieux. Il était question de savoir si dans 10 ans j’aurai toujours la même motivation et le même sens du service au public.

    Presque 10 ans sont passés. Et aujourd’hui je repense à cet échange. J’ai comme un goût d’amertume mais je n’ai pas fini d’apprendre (heureusement). Juste un constat : l’immobilisme hiérarchique, la crainte de prendre des décisions, de prendre des risques, de passer à l’action minent au quotidien et grignote lentement mais sûrement la motivation des agents les plus motivés. La bibliothèque est un service public et souvent beaucoup d’entre-nous avons tendance à l’oublier. Il m’arrive donc d’avoir parfois l’impression de travailler à contre courant. L’énergie qu’il faut déployer pour convaincre épuise surtout quand des maladresses de management s’en mêlent. L’impression de réinventer l’eau chaude régulièrement est également pesante. Seuls les rares retours positifs du public, et quand ils sont écrits c’est encore mieux, me redonnent du courage et me rappellent que oui, je suis bibliothécaire, que oui, cette petite flamme intérieure ne s’éteindra pas de sitôt.

    Avant d’être bibliothécaire, j’ai d’abord voulu être libraire car répondre à une recherche d’un client en sortant directement le livre recherché des rayons (comme par magie…) et voir dans les yeux du-dit client des étoiles et un large sourire était pour moi ce qui représentait la quintessence du métier. L’angoisse du chiffre d’affaire m’a conduit plutôt vers le service public et donc vers les bibliothèques et sans regrets. Ce n’est pourtant pas la paye à la fin du mois où l’avancement d’une lenteur à pleurer qui motivent.

    Juste un petit souvenir du temps où je voulais devenir libraire qui m’a marqué et me poursuit encore : alors que j’effectuais un stage, un libraire m’a résumé le métier de la manière suivante : 20% de travail intellectuel et 80% de manutention. Bien que de nombreux services en ligne se développent (services de référence en ligne, périodiques électroniques…), cette partie manuelle, il ne faut surtout pas l’oublier. Un exemple parmi d’autres : rien ne me fait plus hurler que de voir des bibliothécaires faire des acquisitions sans sortir de leur tour d’ivoire. Quoi ? aller dans les magasins et en salle de lecture, faire du prêt, ranger les livres, faire du désherbage ? Quelle horreur (c’est malheureusement du vécu et ça se passe au XXIème siècle). Et pourtant, c’est en ayant eu les mains incrustées de poussière que l’ont sait voir les étoiles dans les yeux du lecteur. C’est pourquoi j’ai choisi ce métier, pourquoi je vais travailler tous les jours et pourquoi j’ai envie de continuer même si la tendance dans le métier est de se prendre un peu trop au sérieux tout en refusant l’action de peur, et je me répète, de prendre des risques. Les bibliothèques et le métier évoluent à grande vitesse heureusement et c’est tant mieux mais de grâce, n’oublions pas le public.

    Depuis cette conversation il y a 10 ans, mes pas professionnels m’ont amené à travailler dans d’autres bibliothèques avec d’autres conservateurs. Rares étaient ceux qui possédaient ses qualités humaines et professionnelles.

  3. Sophie on

    Si les lecteurs sont devenus des usagers, ce n’est pas qu’un phénomène de mode, c’est aussi parce qu’ils ne font pas qu’emprunter des livres dans nos bibliothèques, des fois aussi ils écoutent de la musique…, leurs pratiques évoluent et cela nous obligent à nous poser des questions : rien n’est jamais acquis, surtout pas la culture…


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