Le monde du silence

Le dernier billet de Pascal K sur la nécessité pour les « décideurs » en bibliothèque de communiquer avec leurs usagers, leurs personnels et leurs pairs met une fois de plus en plein dans le mille et me donne l’occasion de redire ici pourquoi nous expérimentons, pourquoi nous faisons savoir, pourquoi nous animons des blogs professionnels, pourquoi nous communiquons tant sur nos réalisations, nos projets, nos interrogations, nos réflexions :

– parce que nous souhaiterions que les autres fassent de même
– pour mettre en commun de bonnes pratiques ou de bonnes idées
– pour dire ce qui ne marche pas et éviter à d’autres de s’y fourvoyer
– pour partager des outils et faire gagner du temps ailleurs
– pour trouver des partenaires sur des projets communs
– pour être dans le champ de vision de nos tutelles : on bouge encore…

Certains pensent et disent que nous en faisons trop et ne voient là qu’une question d’égo reposant sur du vent, de l’esbroufe en somme… peut-être. D’autres s’engouffrent dans la brèche pour étayer leur discours légitimiste (Libqual : quelle horreur, les readers : un gadget, l’animation culturelle : une gageure, les ressources électroniques : un pis-aller…) et dénoncer ces pratiques juvéno-futilo-gadgeto technicistes qui auraient contaminé le territoire sacré de la bibliothèque, oubliant au passage de voir derrière l' »effet loupe » et la formidable caisse de résonance assurée par internet qu’Angers demeure l’exception et non la règle… mais les autres, que pensent-ils, que font-ils ?

Je ne cesse de m’interroger sur leur assourdissant silence… et j’en viens à penser que notre problème réside avant tout dans notre relation complex(é)e à l’information intrinsèque à nos métiers et à la manière de dire qui nous sommes et où nous allons (un paradoxe pour des gens censés gérer des objets informationnels et documentaires au quotidien pour les autres…). Ce n’est un mystère pour personne que les bibliothèques ont été et demeurent souvent encore un lieu « feutré », celui du secret et de l’information privatisée et distillée au compte gouttes : combien de collègues que nous rencontrons et qui semblent peu connaître les tenants et les aboutissants de leur poste ni même les projets de leur établissement, y compris parmi les cadres ? Combien de collègues se demandant ce qu’il y a dans nos projets d’établissements et à quoi servent toutes ces réunions, à l’extérieur notamment ? Combien de collègues qui sont sciemment ou non déconnectés des problématiques actuelles ? Peu formés, peu sensibilisés, peu mobilisés par leur établissement ?

Alors oui, il faut systématiser ce rôle de passeur à l’intérieur et à l’extérieur des bibliothèques. Oui, il faut former les nouvelles générations de décideurs à ne pas croire qu’on s’affaiblit en divulguant des informations, même stratégiques (la BU c’est pas la NASA…), ou en reconnaissant qu’on ne sait pas ou qu’on tâtonne. Oui, à la compréhension, à l’anticipation et à la construction collectives de nos bibliothèques… oui à l’intelligence partagée.

Tiens, un souvenir pas si vieux me revient à l’esprit. Alors que je préparais les concours des bibliothèques, j’avais rencontré un directeur de BU qui m’avait parlé de ceci et de cela. A un moment il s’était penché pour récupérer une photocopie d’article dans sa corbeille à papier, me l’avait tendue et alors que je faisais mine de la conserver, l’avait reprise avec un sourire en coin pour la remettre dans sa corbeille : « – Vous saurez bien retrouver cet article… » .

C’est sans doute pour ça, ou plutôt contre cela que j’ai choisi de faire ce métier-là, de cette manière-là, avec ce souci-là des échanges, du partage et de la transparence (tant qu’il est possible).

7 comments so far

  1. jean-charles on

    Je partage complètement cette analyse !

  2. Nadine on

    Moi aussi !

  3. am on

    Et moi donc !

    Vécu au quotidien, j’aime beaucoup ce paradoxe souligné avec justesse : « Je ne cesse de m’interroger sur leur assourdissant silence… et j’en viens à penser que notre problème réside avant tout dans notre relation complex(é)e à l’information intrinsèque à nos métiers et à la manière de dire qui nous sommes et où nous allons (un paradoxe pour des gens censés gérer des objets informationnels et documentaires au quotidien pour les autres…) » ; et de même : « la BU c’est pas la NASA… »

  4. RM on

    Ce qui serait étonnant, ce serait de trouver quelqu’un capable de s’opposer à un tel billet…

    En revanche, je trouve surprenant la vivacité que vous mettez à vouloir à tout prix vous insérer dans des fausses problématiques pré-digérées. Je ne crois pas que dans la société actuelle – même dans les bibliothèques – les choses puissent encore être définies en matière de sacré/profane, légitimiste borné/mec sympa et open, ancien/moderne (avec, on le sent bien, une grosse envie d’ajouter droite/gauche et un bon gros jugement moral – voire moralisateur – par derrière).

    Les bibliothèques ont des missions bien définies, qui leur permettent de jouer un rôle – si possible bénéfique – pour la société. Pour atteindre ces buts, nous disposons de moyens. Nous pouvons être souples sur ces moyens : ce serait être un demi-habile que de se cabrer devant des actions qui permettront de mieux remplir nos missions, même si c’est par rebond (choses sans intérêts mais qui impressionnent les sotsdécideurs…). Mais il ne faut pas perdre de vue notre fin ultime et surtout il ne faut pas que ces moyens viennent à remplacer les fins.

    Je crois que qu’une partie des reproches qui sont faits à Angers viennent de ce que les contempteurs prennent précisément pour une fin ce que vous ne considérez que comme un moyen. Et à l’inverse que votre politique de communication – qui est j’en suis sûr le fait de personnes habiles, qui sont donc pleinement conscientes du problème – met essentiellement en valeur ces moyens et jamais ces fins.

    Après, nous vivons tous dans la même société et je pense que l’on peut faire confiance à nos collègues pour comprendre son fonctionnement, si stupide soit-il. C’est encore une fois la problème de la « pensée de derrière » : on peut trouver dangereux la voie actuellement prise par les politiques au sujet de la recherche et de l’enseignement supérieur, on peut trouver stupide que « any number is better than no number », on peut avec raison regretter le manque de rigueur et de recul de la politique actuelle mais la stupidité de ce fonctionnement doit être pris en compte pour atteindre notre but. Et dans une société où il faut être visible et « communicants » pour exister, les bibliothèques doivent participer de ce phénomène – sans se faire aucune illusion sur la valeur réelle de cette visibilité ni de cette « communication ».

  5. O on

    Je suis d’accord avec la position pascalienne de RM. Utilisons la Comm’ sans croire qu’elle va se substituer à la raison d’être des BU

  6. Philmouss on

    oui, merci pour ce texte. Après avoir passé bien du temps à la BU et dans d’autres centres de doc, je boude aussi ces lieux ou la norme c’est de ne pas se parler. Ambiance quasi religieuse du « temple du savoir »… Ce qui distingue effectivement ces nouveaux supports que sont les blogs, c’est que là, je peux parler à l’auteur et aux autres lecteurs. Quelque chose se construit dans le dialogue. Ceux qui méprisent la technique oublient que sans Gutemberg, le livre restait la possession des princes. Les tournants culturels majeurs se font souvent avec l’émergence de nouvelles techniques/pratiques. Je dis comme toi, oui au partage du savoir et à « l’intelligence collective ». J’ai écouté ta conférence, je ne suis pas documentariste, mais une phrase m’a marquée: « les chercheurs ne viennent plus dans notre BU ». Un point de rupture est sans doute atteint. J’ai bien aimé aussi, le côté « corsaire » de la démarche initiale. Si il avait fallut attendre que les « collèges », « ca », etc. se décident, on serait resté au manuscrit… c’était plus sûr. Le savoir est trop dangereux pour le peuple somme toute.

  7. […] animateur du blog “Le Nombril de Belle Beille”, ici (les héros sont fatigués) et là. Plus spécifiquement en rapport avec les résultats de LibQual+ à Angers, les résultats sont […]


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