Pas touche à ma filière…

Ainsi donc la filière Bibliothèque d’Etat se voit aujourd’hui menacée de démantèlement* et, à moyen terme, de disparition. Car ce qui semblait (plus que) probable, à savoir l’unification des métiers de l’enseignement supérieur et de la recherche en une seule et même filière (ITARF), nous arrive plus vite que prévu et vient changer l’équilibre global du système.

Rien que de très normal cependant quand on replace tout cela dans le cadre d’universités autonomes et libres de gérer les profils, les compétences et les carrières de leurs personnels, responsabilités peu compatibles avec une gestion globale et nationale des emplois. A ce titre, la condamnation du gouvernement, fort justifiée quant à la méthode abrupte et unilatérale, gagnerait à être éclairée par l’avis même des décideurs locaux : que souhaitent les présidents ? que veulent les universités ? car je n’ai pas vu que la CPU s’opposait, bien au contraire, à une telle évolution déjà presque accomplie pour la filière ASU au sein des établissements… responsables mais pas coupables ?

On peut donc s’offusquer et s’opposer à cette évolution mais on doit reconnaître qu’elle était prévisible, logique et conforme aux mouvements de déconcentration qui ont cours dans la société française depuis 25 ans. Et on voit mal sous quels motifs cette filière d’Etat, plus qu’aucune autre, pourrait se soustraire à cette évolution par ailleurs admise par tout l’échiquier politique et qui reconnaissons-le n’a pas eu que des mauvais côtés, en témoigne les formidables mutations des collectivités territoriales.

La question n’est donc plus tant selon moi la contestation radicale d’une telle réforme que la construction d’un modèle qui satisfassent les acteurs (établissements et personnels) et garantissent l’existence, la qualité et l’évolution d’une filière Métiers. Encore faut-il pour cela penser le changement dans le respect (et l’intérêt) des personnels en poste et la prise en compte de leurs statuts actuels pour anticiper les conséquences de la réforme avec un peu plus de sérieux que de simples décisions à la hache pour les uns ou des oppositions systématiques pour les autres. Quelques éléments de réflexion :

Le recrutement et la formation

C’est le premier point qui vient à l’esprit. ITARFiser la filière bibliothèque reviendrait donc à supprimer ou réduire le poids des concours nationaux en favorisant le recrutement sur titre ou diplôme pour les fonctions d’exécution, les concours (inter)académiques pour les personnels de maîtrise, jusqu’à remettre en question le rôle de l’ENSSIB dans la formation initiale et continue des cadres ? Ainsi que celle des CFCB dans la préparation aux concours… Dans un sens, cela peut paraître une bonne chose que de faire correspondre les compétences aux besoins locaux immédiats. D’un autre côté, on voit tout de suite les dérives et les risques du localisme. Autre scénario possible, le maintien de concours nationaux pour les personnels de catégorie B et A avec système de listes d’aptitudes… no comment.

La mobilité

C’est le point bloquant de la réforme. D’un côté, perçue négativement par les personnels qui ne pourraient plus muter et se trouveraient ainsi attachés "à vie" aux établissements, cette mesure représenterait aussi un vrai risque d’appauvrissement pour ces derniers (à ne pas trop exagérer quand même, les universités fonctionnent très bien avec des personnels qui "bougent" peu…) et une mesure inacceptable pour des fonctionnaires ayant justement choisi d’être fonctionnaire de l’Etat pour ces raisons : être mobile et pouvoir changer de profil. D’un autre côté, on constate que la mobilité se fait souvent pour des raisons extra-professionnelles (mutation du conjoint, quitter Paris, rapprochement du berceau familial…) et que beaucoup de collègues passent la majeure partie de leur carrière dans un même établissement. Ainsi, à la perte de mobilité géographique pour une minorité se substituerait une nouvelle mobilité au sein de leur établissement pour la majorité qui pourrait espérer changer localement (de branche) d’activité par exemple ?

La promotion

Force est de constater que la gestion nationale des carrières défavorise les personnels des bibliothèques : impossibilité de promotion sur place, avancement très réduit car calculé sur des corps à faible effectif, réductions d’ancienneté au compte-gouttes en comparaison de leurs collègues de l’ITARF. Le rapprochement des filières pourrait avoir un effet positif pour les personnels de bibliothèque car il rapprochait la décision du terrain tout en rendant possible la promotion sur place. Cela reviendrait à remettre 10 à 15% des personnels dans le paysage des comités techniques et commissions paritaires d’établissements. Une bonne chose finalement.

L’interministériel

L’argument est souvent avancé. Il me paraît un peu limité pour justifier le maintien d’une filière unique et nationale. C’est plus l’administration interministérielle (recrutement, formation, gestion) que la mobilité même des agents, assez marginale, qu’il faut défendre. En effet, quid des grands étalissements (BNF, BPI, Muséum, autres ministères…) si les universités intègrent tout ou partie des corps des bibliothèques ? cuisine interne avec CDI et CDD ?

A suivre, donc, mais je pense que la tentation du statu quo pour le maintien d’une filière à gestion nationale dans des établissements autonomes serait à mon sens la pire des solutions. D’une part, elle singulariserait et stigmatiserait un peu plus encore une catégorie de personnels déjà perçue et souvent traitée à part (primes, évolution de carrière, formation…) et ouvrirait la porte aux transformations lentes, arbitraires et incontrôlables qui verraient progressivement remplacer les postes de bibliothèque par des emplois de la filière ITARF (BAP F) par les conseils d’administration qui en auraient parfaitement le droit.

* Suite à la publication de l’information suivante dans le PLF 2009 : "l’intégration des personnels des corps des magasiniers et assistants de bibliothèque (personnels de bibliothèque) au corps des adjoints techniques et techniciens de recherche et de formation (personnels ITRF) concerne 2 006 ETPT", le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche a indiqué à l’AEF, mardi 28 octobre 2008 (dépêche n°103685) qu’il n’y aurait pas de transfert de personnels des bibliothèques dans la filière ITRF et a assuré que cette information était "une erreur".


Illustration d’après Pierre Denieuil, couv. de L’ogre qui avait peur des enfants, Gallimard Jeunesse

8 comments so far

  1. nicomo on

    ++ pour ce billet excellent.
    Mais je ne suis pas sûr d’avoir suivi la partie "formation". Que souhaites-tu? Je doute que tu argumentes en faveur du maintien en vie de l’enssib, si?

  2. tacheau on

    @nicomo: si on réfléchit par homothétie avec les branches d’activité de l’ITARF, il n’y a en effet pas d’écoles nationales pour les informaticiens, les graphistes, les administratifs, les biologistes, les ingénieurs, les responsables d’animalerie… il y a des diplômes (L,M,D) et un recrutement par concours plus ou moins ouvert par les établissements qui se regroupent ou non. Si on réfléchit en terme de filière-métiers, on se dit que les bibliothèques ont justement de la chance d’avoir une école nationale et un réseau de centres de formation ce qui ne peut nuire dans l’absolu à une culture professionnelle commune et à la formation des personnels post- et pré-recrutement. Je verrais donc bien le rôle de l’ENSSIB renforcé mais totalement modifié car plutôt orienté vers la formation continue de tous les corps, y compris C et B, une sorte de machine à créer de la valeur ajoutée en fonction des besoins et projets des établissements qui recruteraient directement au niveau pré-bac(mag), bac(AB), LPro(BAS), M(Bib) et D(Cons.) en fonction de leurs besoins, ce qui n’empêcherait pas l’ENSSIB de proposer un Master et un doctorat pour former les futurs "quants" des bibliothèques en concurrence avec d’autres formations ;-)

  3. antmeyl on

    Merci pour ce billet. Il y a une pétition en ligne : http://www.jussieu.ras.eu.org/biblios/

    Sur la logique de cette mesure :
    D’une part, cette hypothèse d’intégration dans une filière limitée à l’enseigement supérieur à l’heure où on veut promouvoir la mobilité inter-fonction publiques n’a rien de logique. D’autre part, ce genre de mesure autoritaire paraît inutile à l’heure des universités responsables de leur masse salariale qui pourront dès 2009 modifier la nature de leurs emplois : tout emploi vacant de la filière bib pourra être transformé librement par son université en emploi ITRF comme vous le soulignez fort justement en fin de billet.

    L’hypothèse évoquée concernait uniquement les magasiniers et les assistants des bibliothèques, pas les BAS, Bib ou Cons.

    Le recrutement et la formation:
    Cela changerait peu pour les MAG. Pour les AB, ils perdraient leur formation post-recrutement dont ne bénéficient aucuns personnels ITRF.

    Concernant les conservateurs, la tendance est plutôt à la fusion avec la territoriale afin d’obtenir un corps inter-fonction publiques. Pour les BIB et les BAS, ils coûtent moins chers à leur employeurs avec leur statut actuels que s’ils étaient intégrés dans les corps équivalents de la filière ITRF. Ceci étant dit, si les A étaient intégrés à la filière ITRF, l’Enssib perdrait son monopole actuel. Elle devrait faire face à la concurrence de tous les établissements proposant un master infodoc.

    La mobilité :
    La perte de mobilité serait totale (la mobilité interne entre branches d’activité est assez illusoire). La question se poserait avec acuité pour tous les collègues qui ont été affectés à l’issue d’un concours loin de la région dans laquelle ils voudraient résider. Intégrés à la filière ITRF, ils seraient bloqués ad vitam aeternam.

    La promotion :
    Je ne souscris pas à votre analyse pour des raisons diverses un peu longue à expliquer ici et puis les régles évoluent. Juste un élément pour faire court, en pouvant transormer librement leurs emplois, les universités pourront promouvoir sur place leurs agents "méritants".

    L’interministériel : d’accord avec votre analyse.

    Pour conclure, la porte "aux transformations lentes, arbitraires et incontrôlables qui verraient progressivement remplacer les postes de bibliothèque par des emplois de la filière ITARF (BAP F) par les conseils d’administration qui en auraient parfaitement le droit" est déjà ouverte depuis un moment. Il connaîtra peut être une accélération. Mais la lenteur du processus permettra encore quelques années aux collègues désirant muter de le faire tandis qu’une intégration dans la filière ITRF en 2009 les coinceraient brutalement.

  4. tacheau on

    @antmeyl : merci pour votre commentaire avec lequel je suis finalement d’accord, ce qui nous sépare c’est juste le tempo dans lequel tout cela va se faire.

    Résumons : dans 10 ans, les conservateurs passeront un concours et seront inscrits sur une liste d’aptitude. Ils devront trouver un poste en territoriale, en université ou dans les grands établissements. Il y aura peut-être un cadre d’emploi inter-min. pour les conservateurs en poste qui veulent du galon (ie : cons. gé). Les bibliothécaires d’Etat auront disparu sauf à jouer la même carte que pour les cons. car pourquoi garder des IGE quand les ASI ou les tech font bien le boulot (et puis on a déjà ce fichu numerus clausus imposé pour les conservateurs qui coûtent si chers… ;-) ). Les BAS seront directement recrutés comme ASI et les AB comme tech., les PRES et autres regroupements institutionnels permettant d’attacher les agents à une région plutôt qu’à un seul établissement. Restera ensuite les agents (ex mag) recrutés en direct par les établissements et intéressant peu ces derniers car n’ouvrant aucune possibilité de promouvoir les collègues par échange inter-service (et au contraire nécessitant d’être promus par échange avec d’autres services)…) et tentation de recruter des moniteurs étudiants et de l’emploi précaire.

    Mais plus concrètement, toutes les universités seront autonomes dans 5 ans et dès lors, l’administration centrale pourra dire "basta, on ne gère plus les personnels de bibliothèques" les établissements se débrouillent (ce qui a été tenté avec nos collègues mag et AB)… Il ne paraît donc pas inutile de nous mettre collectivement devant cette réalité plutôt que d’en refuser l’évidence en considérant notamment cette période comme un moment transitoire où les individus devront chercher l’endroit qui leur convient le mieux et où les dispositifs communs ultérieurs de recrutement, de formation et de mobilité seront affinés pour défendre et maintenir une filière-mériers ?

  5. antmeyl on

    Dans l’hypothèse que vous évoquez, j’aurai quelques modifications au tableau que vous dressez. Dans 5 ans, les 40% des conservateurs (A+) partis en retraite pourraient avoir été remplacés par des BIB/IGE (A types) afin d’atteindre le ratio de la territoriale (1 cons pour 2 bib, contre 2 cons pour 1 bib acuellement à l’Etat). Les ASI (B+) devant être intégrés dans le corps des IGE, les BAS devraient pouvoir l’être dans le corps des BIB, le niveau de recrutement bac+2 ne collant plus dans le cadre LMD.

    L’hypothèse que vous évoquez est celle où l’intérêt corporatiste des présidents-managers l’emporte. L’intérêt de l’Etat-stratège est autre, à mon avis. Une filière propre à l’Enseignement sup et la Recherche, c’est finaliser une mini-fonction publique autonome de 70 000 agents quand le Livre blanc sur l’avenir de la Fonction publique tend vers un rapprochement entre les 3 Fonctions publiques avec des cadres d’emploi communs et transversaux.

    Dans l’hypothèse de l’état stratège, une filière bibliothèques dans le cadre d’une filière culturelle inter-fonctions publiques (Etat, Territoriale et Hospitalière) est crédible. Le tout avec un mode de gestion croisant la territoriale et l’hospitalière : un cadre national limité avec une gestion déconcentrée au niveau de gros établissements.

    Un tel système demeure plus avantageux pour l’employeur et beaucoup moins pour le salarié (actuellement, le statut des BIB à l’Etat est plus protecteur pour les salariés que celui des BIB dans la Territoriale, ne serait-ce que pour le recrutement) raison pour laquelle il ne me satisferais pas non plus à titre personnel.

    Les collègues ITRF de la BAP F seraitent-ils alors susceptibles d’y être intégrés ou alors une frontière serait tracée entre les documentalistes qui relèveraient du scientifique et les bibliothécaires qui relèveraient du culturel?

    Et quid de la mastérisation des enseignants-documentalistes? Avec la masterisation qui remplace le CAPES, nous allons avoir des étudiants titulaires d’un master de documentation qui seront recrutés comme enseignants certifés, rémunérés comme des catégories A type alors que les conservateurs sont recrutés en licence et rémunérés comme des agrégés… Quel impact cela aura-t-il sur nos filières?

    Bref, l’avenir me semble plus ouvert. Et je ne crois pas qu’il faille se résigner à une quelconque inéluctabilité. Collectivement, nous avons un rôle à jouer.

  6. antmeyl on

    NB : les ASI sont catégorie A mais recrutés au niveau des B+, càd à bac+2, comme les BAS.

  7. antmeyl on

    Vu via affordance :

    article 3 du projet de décret relatif aux statuts des enseignants chercheurs :
    "Ils participent à la diffusion de la culture et de l’information scientifique et technique. Ils assurent, le cas échéant, la conservation et l’enrichissement des collections confiées aux établissements et peuvent être chargés des questions documentaires."

    Finalement, les conservateurs ont-ils un avenir à l’université?

  8. tacheau on

    @antmeyl: oui, j’ai un billet qui sort là-dessus demain. "Alouette gentille alouette, alouette je te plumerai… et la tête, et la tête, et les bras, et les bras, et les jambes, et les jambes… ah, ah, ah ah, alouette gentille alouette-teuh!


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