A qui profite le crime ?

089-dimanche1208671988Le 11 décembre prochain, la consommation dominicale sera enfin libérée dans ce vieux pays catholique. Plus de complexes, plus de remords, plus de mièvre compassion ni de fausse culpabilité pour aller faire suer la caissière le dimanche. C’est bien elle qui le demande, non ? Au grand dam de son patron qui devra désormais la payer double ! Le pauvre…

Exister, enfin ! Avoir quelque chose à faire de son dimanche (Drucker ça suffit !) comme repenser la déco de la chambre du petit dernier ou choisir avec lui sa dernière console de jeu… oui, se gaver de grandes surfaces, de parkings et de kilomètres de linéaires, d’Ikea, de Fly, de Conforama, de Foir’Fouille, de Halle aux chaussures, de Picard, de Castorama, de Troc de l’île. Oui, encore oui, de la musique sirupeuse à tous les étages, des ventes flash et des paillettes à tous les rayons, la vraie vie quoi ! Les bouseux ruraux ne peuvent pas comprendre cela, tous ces centres villes si pleins de vitalité et si différents les uns des autres… Celio, Etam, Sephora, C&A, Nature et découverte…

Non content d’exploiter le pauvre à l’autre bout du monde, le pauvre français va enfin pouvoir exploiter un peu plus son congénère sur place, et dépenser sa maigre prime de Noël, quelle chance ! Notez, je n’ai rien contre les pauvres, mais bien contre les tireurs de ficelles… ceux qui continueront à réunir la belle et grande famille sous les lambris dorés, à partir en week-end à l’Ile de Ré et pourquoi pas une petite virée à Deauville ? à visiter Bon papa qui raconte si bien ses souvenirs d’officier de réserve, à aller écouter chanter la petite dernière à la cathédrale… le dimanche, c’est sacré !

Bizarre. Les Français sont plutôt contre et les études montrent que l’ouverture le dimanche n’augmente pas le chiffre d’affaire des commerces. Alors qui profite de tout cela ? Difficile à dire. Si ce n’est les tenants d’une idéologie du rabaissement général et de la société toujours plus tirée vers le bas : moins de professeurs, moins d’intermittents du spectacle, moins de télévision publique, moins de soins, moins de diversité culturelle, moins d’école le samedi, moins de services de proximité… rien à craindre quand on vit à côté de la société !

Et les bibliothèques dans tout ça ? Inutile de dire qu’on peut les laisser fermées le dimanche (ouf!) car elles ne font pas le poids en face du tout marchand… les carottes sont cuites ! A moins qu’une loi ne vienne un jour interdire l’ouverture des commerces le dimanche voire plus… (ces derniers ne sont-ils pas fermés le samedi à 16h en Allemagne) et ne décrète l’ouverture obligatoire des bibliothèques, des théâtres, des musées, des centres culturels, des centres sociaux avec de vrais services et des activités comme en semaine ? Une révolution culturelle, enfin ?

Illustration : L’actu en patates de Martin Vidberg.

7 comments so far

  1. Caroline on

    Des bibliothèques ouvertes le dimanche, des musées gratuits certains jours, des activités culturelles accessibles à tout le monde, un vrai travail en réseau à l’échelle d’une agglo ?
    I had a dream …

  2. tacheau on

    @Caroline : Oui, je pense vraiment que le rôle du politique est là : contrecarrer la nature humaine et ses (mauvais) penchants individualistes et consuméristes. Recréer du sens au sein des « familles » au sens large et entre les groupes. Au lieu de cela, on laisse l’individu face à lui-même en accentuant les inégalités sociales et culturelles. Le dimanche ? Le musée pour le nanti, le centre commercial pour le défavorisé… mais tout bon libéral le dira, c’est parce qu’ils le veulent bien !

  3. Caroline on

    Tu sais, j’ai commencé … ce que j’ai commencé😉 parce qu’il y a un mot, ou plutôt une expression, qui me tenait et me tient toujours à cœur : « intérêt général ».
    Tout est là.
    Un jour, les bibs seront ouvertes le dimanche, sur la base du volontariat des personnels, il y aura des liens avec les autres acteurs culturels, il pourra s’y passer des choses, aux moments où les gens recherchent les loisirs, au lieu de leur laisser comme seul choix la télé ou le centre commercial.
    Un jour …

  4. antmeyl on

    @caroline : juste en passant, le dimanche, il y a des tas d’activités pour « les gens » autres que la télé, le centre commercial ou même les bibliothèques. Ton alternative (la bib ou la télé/le centre commercial) me paraît un poil réductrice (si, si🙂

  5. Serge. on

    Je ne sais pas si le fait de se polariser sur ce que les gens font de leurs dimanches est fondamental, et de là opérer des distinctions qui seraient plus ou moins culturelles ou marchandes, vertueuses ou moins; Je connais un village (12000h) où les bibliothécaires ont décidé d’eux-mèmes de creer une ouverture le dimanche matin. Tout simplement pour être en phase avec le marché local, très dynamique et familial (fréquentation bobo, et après ?) ;Les mômes foncent à la bib où les parents viennent les rechercher courses faites. Il se trouve que ça n’empêchera pas les mêmes de déambuler chez Ikéa l’après-midi. Dans un village voisin c’est impensable. Tous les marchés ne se valent pas.
    On parle ici de « Recréer du sens au sein des “familles” au sens large et entre les groupes ». Mais de quoi ont besoin les familles : de se donner des occasions de recréer du lien en leurs membres, liens souvent passablement distendus souvent. Or nous sommes créateurs ou acteurs de liens, tout comme les galeries marchandes ou les bowlings. Pas plus pas moins. Le porte-monnaie et les différences sociales ne sont probablement pas la bonne réponse. Une enquête a effectivement prouvé que les passagers du dimanche en hypermarchés n’achètent pas (!), contrairement à ce qu’on a voulu faire croire. Ils viennent rêver en famille. En bibliothèque, ils n’emprunteront pas davantage que leur « quota » hebdomadaire de lecteur, mème boulimique ne le leur permet. Mais ils seront venus faire un tour, en famille. Rentabilité ? Zéro. Mais la réactivation du lien familial, et au delà, du lien social? Nous sommes quelque part comme ces retraités, qui s’obstinent à venir les jours de grosse fréquentation, comme tout le monde, « alors qu’ils ont toute la semaine pour cela! ». Et justement, ils sont la meilleure preuve de ce besoin de lien. Ne nous occupons pas de disséquer le contenu du dimanche des gens. Battons-nous pour qu’il leur en reste un. Et ce sera déja beaucoup.

  6. tacheau on

    @serge: pas mieux…
    Mon interrogation porte sur la nature politique de la bibliothèque, capable de recréer du lien dans la cité et dans ses groupes, mais rarement perçue et instrumentalisée comme telle par les décideurs politiques. Qui à l’Assemblée nationale ou dans les exécutifs locaux s’intéresse à ces territoires du sens ? Pourquoi les bibliothécaires s’offusquent-ils à devoir travailler le dimanche ? Si ce n’est parce qu’on leur présente la chose comme une marotte libérale (ou que ça les arrange de le voir ainsi) ? Et non une voie pour mieux remplir nos missions ? Qui propose de nous allier à cette logique marchande pour y introduire du lien plus « légitime » à nos yeux ? Je déplore juste que dans cette « légiférose » aïgue rien ne concerne jamais nos institutions et le renforcement de leurs missions. Plus de moyens ? Plus de personnels ? Pas sûr… la réaffirmation de notre rôle et d’attendus sociétaux suffirait sans doute pour nous (re)mettre en mouvement.

  7. Serge on

    Une petite anecdote pour ce qui est de notre rôle de « créateur de lien social ». Nous avions de grosses difficultés, dans le cadre d’un petit réseau, pour décider les élus à mettre la main à la poche afin de mettre en place une logistique convenable pour desservir des petites structures très peu fréquentées. Les chiffres de prêts des documents en transit chez des collègues, assez faibles, n’incitaient pas à l’enthousiasme non plus. Une collègue nous a donné la solution : laissez tomber les discussions sur les chiffres, les pourcentages et tout le reste, et dites leur que ça crée du lien, en insistant bien sur la ruralité etc…Elle avait raison. Dans bien des cas un discours bibliothéconomique complexe, avec des notions à peine avouées de retour sur investissement,se heurte à des murs. Mais l’utilisation à la va comme je te pousse de phraséologies à la mode ouvre les portes et les porte-monnaies. Je ne sais s’il faut s’en réjouir. A court terme évidemment oui. Mais à long terme une expertise basée sur des terminologies sociétales de ce genre pourra se retourner contre nous. Parce qu’elle ne comporte pas de limites et sort du contexte professionnel. Car c’est vrai que le dimanche créera du lien. Cela a toujours été son rôle. Mais partout, autant chez l’épicier, le terrain de foot ou la fête à neu-neu. Alors ?


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