Je n’suis pas d’accord…

yin_and_yang…avec la réponse faite par RM au billet d’humeur rédigé ici.

Je ne crois pas que les choses soient aussi simples ou schématiques. A mon sens, il n’y a pas un seul modèle de bibliothèque universitaire en France et on ne peut réduire la diversité des situations au seul idéal-type de la bibliothèque qui devrait être mieux dotée, dirigée par des spécialistes de la discipline et au seul usage de chercheurs pro-actifs qui viendraient nombreux. Cela est vrai à certains endroits souvent cités et utilisés par RM (BNF, BSG, Mazarine,…) mais pas à d’autres ! J’en profite d’ailleurs pour dire qu’a contrario, il n’est ni envisageable ni souhaitable de généraliser l’exemple angevin qui ne vaut que pour une réalité et un environnement donnés.

Le problème vient surtout du fait qu’on ne sait pas identifier et développer les spécifités, pour ne pas dire l’excellence, de chaque bibliothèque. Dire : ici, j’ai besoin de telle compétence et là plutôt de celle-ci. Telle bibliothèque à une mission recherche ou une vocation nationale, il faut des spécialistes. Tel établissement développe une politique d’accueil et d’accompagnement d’une population spécifique (par exemple 30% de boursiers et 10% d’étrangers dans mon université…) la bibliothèque doit être pensée différemment. Tel autre s’est lancé dans l’enseignement à distance, il faut des spécialistes de la dématérialisation documentaire… Pour cela, il faudrait SPECIALISER les conservateurs à l’Enssib et leur donner la possibilité de changer de spécialité en formation continue dans le cours de leur carrière (cf. ici). A défaut on forme des « pompiers » du quotidien qui luttent contre la « tatillonnite » administrative, et parfois s’y complaisent, en étant un peu bons et un peu mauvais partout.

Je pense qu’il faut des spécialistes ET des managers en bibliothèque mais que la profession n’est aujourd’hui dominée ni par les uns, ni par les autres, c’est bien son problème. D’accord donc avec RM pour faire des bibliothécaires de véritables scientifiques, légitimes sur les contenus académiques OU sur l’organisation et la gestion de ces contenus (mise en valeur, évaluation, accessibilité, numérisation, formation…). Mais il n’y a aucun avantage à opposer des genres qui sont nécessaires et complémentaires. Laisser croire que les premiers seuls seraient légitimes, c’est oublier que les chercheurs sont ou seront des enseignants et qu’à ce titre, ils ont besoin de penser, ou qu’on pense à leur place… la bibliothèque au service des autres, ceux qu’ils forment et qu’ils encadrent, et pas seulement à l’aune de leurs seuls intérêts dans un dialogue en vase clos avec le bibliothécaire alter-ego.

La légitimité du bibliothécaire est aussi là : apporter une valeur ajoutée sur l’environnement des contenus tout autant que sur la connaissance des contenus eux-mêmes, relativisée et in fine contestée, peut-être à tort, par le « vrai » chercheur-lecteur !

5 comments so far

  1. RM on

    Bonjour,

    Nuançons ma position qui devait être lue comme la réponse à une personne qui se plaignait que « les bibliothèques universitaires d’un pays industrialisé […] ne possèdent qu’un seul ouvrage [= exemplaire] du livre d’une auteur contemporaine classique, reconnue par ailleurs pour son influence extra-universitaire sur les pouvoirs publics ». Comme la misère des BU ne va pas jusqu’à être incapable d’acheter un exemplaire, cela signifie que *personne* (sauf à l’ESSEC et à la FNSP) n’a été assez connaisseur de la matière pour savoir que ce livre était fondamental.

    Je répondais donc à une question précise portant sur les collections et la capacité des bibliothécaires à les constituer de manière intelligente, fiable et répondant aux besoins des étudiants/chercheurs.

    Je ne nie donc aucunement les spécificités de chaque bibliothèque ni les besoins de services. Bien au contraire : je pense (et ne cesse de répéter à qui veut bien l’entendre) que quand les services sont mauvais en bibliothèque, c’est parce que les bibliothécaire ne sont pas les utilisateurs de leurs propres services. Si un historien dirige une section d’histoire, un juriste une de droit et un biologiste une de sciences, il a tôt fait de se rendre compte des besoins des lecteurs – puisque le lecteur, c’est lui-même.

    Mais au-delà, tout comme vous, je pense que si l’on veut être un minimum pris au sérieux, il faut être bons. Et on ne peut pas être bon en tout. Daniel Bourrion, pourtant excellent professionnel, répète qu’il a l’impression de bricoler sans avoir les compétences requises : il arrive un moment où le conservateur n’est pas informaticien et s’en rend compte. Il doit juste être capable d’indiquer à l’informaticien ce qu’il veut, passer la main et surveiller le travail. Mais cela ne demande aucune compétence particulière : si, dans le monde actuel, une personne n’a pas les connaissances informatiques, juridiques ou politiques pour faire ce travail (de manager) – ou du moins être capable de se mettre au niveau en une journée – ce n’est pas un problème professionnel mais personnel. Cela signifie qu’il vit hors du monde et c’est inquiétant.

    Je crois que finalement, nous ne divergeons réellement que sur une chose : la définition d’un « conservateur ». Vous identifiez – pour moi – le travail de conservateur à celui d’ingénieur de recherche. Je n’y vois pas forcément de mal mais il faut que les choses soient claires. Et alors – c’est le thème de la discussion dans les commentaires de l’ancien billet que vous rappelez – passons tous les conservateurs IR en accompagnant cela de la création d’une spécialité « patrimoine écrit » à l’INP pour les fonds anciens (avec intégration dans ce corps sur dossier et entretien pour les personnels déjà en poste).

    Second point de désaccord : je maintiens que la profession est dominée par les managers. Tapez le nom des directeurs de SCD dans Google, vous n’obtiendrez très souvent aucune autre réponse que des pages de leur SCD (et éventuellement de l’ADBU, à la rigueur de Couperin). Vous me direz que la méthode n’est pas très rigoureuse, certes, mais cette invisibilité à une époque où la masse d’informations sur internet est gigantesque est tout de même significative : cela signifie qu’ils ont géré leur bibliothèque (sans doute très bien, là n’est pas la question) et c’est tout.

    Et c’est le cas partout : un chargé de collection de la BnF a une carrière bien plus lente, quand bien même il est un spécialiste mondial de son domaine, qu’un chef de service, même ordinaire.

    Des personnes telles que Martine Poulain, Anne-Marie Bertrand et quelques autres qui ont une vraie réflexion (ce qui passe par des publis), une vraie action (et par là une vraie influence) restent l’exception et je le regrette.
    Nous en parlions récemment avec un ami : combien de bibliothécaires actuellement ont l’influence pour publier une tribune dans le Monde ou Libé en cas de besoin, combien sont invités sur France Culture ? À rester isolés à « gérer » des bibliothèques sans chercher d’autre reconnaissance que celle de nos pairs, par manque d’ambition, nous nous coupons d’une société qui est pourtant fondée sur le traitement de l’information et où nous devrions jouer un rôle de premier plan. C’est dommage.

    Cordialement,

    RM

  2. antmeyl on

    @RM D’accord sur l’intérêt d’être aussi usager de sa bibliothèque pour porter un double regard sur celle-ci. Mais nous savons aussi que dans la profession, nous avons en général une formation en LSH plutôt qu’en droit, économie, gestion, sciences et techniques ou médecine.

    J’ai remarqué que les collègues bibliothécaires ont toujours un avis à donner sur votre collection de Lettres ou d’Histoire, plus rarement sur les collections de biologie, de médecine ou d’économie.

    Il faut s’intéresser aux disciplines dans lesquelles nous faisons vivre des collections. Mais est-ce vraiment nécessaire pour faire vivre une collection de niveau étude.

    Cette formation disciplinaire peut s’imposer pour une collection de niveau recherche mais une étroite collaboration avec les spécialistes de la discipline n’est-elle pas une bonne alternative à la double spécialisation qui ne me semble possible qu’à la marge?

    Car l’écueil est bien dans les liens qui ne se créent pas (souvent) avec les enseignants-chercheurs alors qu’ils existent (ou existaient) avec nos collègues des bibliothèques spécialisées. N’avons nous pas perdu ce lien précieux dans l’intégration des bibliothèques spécialisées?

    Et de fait, la spécialisation disciplinaire est plutôt l’apanage des ingénieurs de recherche.

    Le corps des conservateurs est dominé par les managers et c’est logique : dans le statut de conservateur, les fonctions de direction et d’encadrement sont mises en avant. Dans le statut des IR, elles sont annexes.

    Combien de postes de conservateurs en BU ne sont pas orientés principalement vers l’encadrement? (je ne parle pas des grands établissements scientifiques ou culturels) Aucun dans ma BU. Visiblement 1 seul à Angers et ailleurs?

    Plus généralement, quelles sont les possibilités réelles pour un conservateur d’assumer son statut de « personnel scientifique » hormis sur son temps libre?

  3. antmeyl on

    « Mais est-ce vraiment nécessaire pour faire vivre une collection de niveau étude. » sous-entendu « d’être spécialiste de la discipline »

  4. RM on

    @antmeyl

    Vous dites : « la spécialisation disciplinaire est plutôt l’apanage des ingénieurs de recherche ».
    Hmmm, il me semble qu’un conservateur en archéologie fouille pour ce qu’il trouve, non parce qu’il est passionné des « méthodes archéologiques ». Que les conservateurs de musée ne se contentent pas d’un retour d’expérience de temps en temps sur la « muséographie » mais sont de vrais historiens de l’art. Et que cela ne les empêche nullement de diriger des établissements, musées, châteaux avec un budget et du personnel. Bien au contraire.

    À vouloir nier les capacités des bibliothécaires et en faire de simples managers, le risque est qu’ils soient remplacés par de vrais managers. Les mêmes mais avec plus de « capacités manageriales » et moins de scrupules. J’en ai vu en stage à l’étranger, en bibliothèque nationale. C’est efficace, c’est vrai.
    Ou dans quelques cas par des politiques. On place déjà ses proches à Versailles ou à Compiègne : je m’étonne qu’on ne le fasse pas encore à la Mazarine.

  5. antmeyl on

    @RMP : vous me parlez des conservateurs du patrimoine quand je vous parle des conservateurs des bibliothèques.

    Ceci étant dit, lorsque vous consultez l’exposé de leurs missions sur le site du MCC, la première qui est affichée (volonté politique) est « Animer une entreprise »… avec cette phrase emblématique : »…d’un rôle de responsable strictement scientifique, le conservateur est devenu aussi, avec la mutation du monde des musées, un gestionnaire, parfois véritable chef d’entreprise. »

    Là aussi, le passage au NMP (Nouveau Management Public) est palpable

    Pour en revenir aux bibliothécaires (au sens large), ce n’est pas nier leurs capacités que d’expliquer qu’ils n’ont pas vocations à être des spécialistes d’une discipline autre que les « sciences de l’information et des bibliothèques » ou l’art de « dresser une bibliothèque ».

    Si ils le sont, c’est un plus mais il ne me semble pas raisonnable (voire impossible) de l’exiger. Ce que l’on est en droit d’exiger, c’est la mise en oeuvre d’une étroite collaboration entre spécialistes de la discipline (enseignants, enseignants-chercheurs et chercheurs) et spécialistes de la documentation (nous) et des technologies de l’information (nous aussi, ça serait bien).

    Et là, mon expérience personnelle m’indique que ce ne sont pas les bibliothécaires qui sont les plus réticents à mettre en oeuvre cette coopération (pas forcément pour des raisons inavouables)

    Sur le risque de remplacer les bibliothécaires par de « vrais managers », je souscris à votre analyse. Mais comme les « vrais managers » acceptent rarement de bosser à nos niveaux de salaires, l’Etat, dans sa grande prévoyance, cherche à transformer ses conservateurs du patrimoine et des bibliothèques en managers du patrimoine et des bibliothèques (ça coûte moins cher) d’où :

    1. la mise en avant de l’activité managériale (Cf la fiche du MCC qui est assez symptomatique)

    2. la non reconnaissance, en pratique, du statut de personnel scientifique des conservateurs qui, à ma connaissance, bénéficient rarement du fléchage d’une partie de leur temps de travail sur des activités de recherches.


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