Ébats sur un débat…

Réactivé à l’occasion des Estivales 2010, notre marronnier d’été a fait son (trop) petit effet, comme tous les ans ! Pour résumer très schématiquement :

Pour les uns, le conservateur doit être (ou au pire avoir été) un chercheur. Sa légitimité, et donc sa garantie de survie, repose sur la connaissance approfondie des contenus documentaires pour renseigner ses usagers dont il partage en partie les attentes et les problématiques puisqu’il continue lui aussi à chercher et à publier. Fort de cette expertise, le conservateur peut tout aussi facilement comprendre et répondre aux demandes des amateurs éclairés ou des étudiants, de L notamment. Le conservateur est là pour sélectionner et indiquer ce qui est utile et légitime, il doit pour cela avoir une forte compétence disciplinaire.

Pour les autres, le conservateur est avant tout un gestionnaire de terrain et un concepteur de systèmes à la fois physique (collections, espaces, services,…) et virtuel (système d’information, documentation numérique, services en ligne,…). Plutôt axé sur l’accompagnement pratique et méthodologique des usagers, le conservateur est là pour organiser les contenus et valoriser leur accès, et non pour prescrire et orienter l’usager vers telle ressource plutôt que telle autre.

Les premiers prédisent aux seconds qu’ils vont disparaître car les bibliothécaires n’ont pas le monopole du management et de l’organisation, d’autres pouvant faire aussi bien sinon mieux qu’eux, et parce qu’ils cultivent une valeur ajoutée obsolète et périssable dans un monde documentarisé où chacun saurait désormais faire aussi bien que le bibliothécaire. Ils reprochent également aux seconds de ne pas être un recours fiable et compétent pour les usagers éloignés du savoir et de participer ainsi, et paradoxalement, de leur exclusion.

Les seconds accusent les premiers de cultiver leur jardin (secret) au détriment de la prise en compte des besoins des usagers réels. Ils ne sont pas contre la recherche en soi mais préfèreraient qu’elle soit plutôt appliquée aux problématiques actuelles des bibliothèques (sociologie, économie, technologie,…) et pas seulement cantonnée à l’histoire du livre ou aux sciences du document. Ils reprochent également aux premiers de ne s’intéresser qu’aux pratiques de ceux qui leur ressemblent sans trop s’intéresser aux besoins de ceux plus éloignés des contenus, et majoritaires, les étudiants notamment.

Que peut-on tirer de ce débat porté en place publique par deux fortes personnalités, toutes deux très compétentes dans leur domaine, évoluant chacune dans des établissements très différents, à savoir une bibliothèque de recherche parisienne spécialisée (et bientôt la BNF) pour l’un et une BU de province de taille moyenne et pluridisciplinaire pour l’autre, et ayant chacun une histoire propre et particulière avec la recherche universitaire ?

1) Tout d’abord, qu’il faut arrêter de généraliser sur ce qui est bon partout et pour tous. Quel rapport y a-t-il entre un conservateur acquéreur à la BNF et un chef de section d’une petite BU ? Entre le conservateur chargé de l’action culturelle à la BPI et l’administrateur du projet CALAMES ? Entre le directeur de la BML et le conservateur responsable du PEB à la BIUM ? Entre un conservateur aux Estampes et un directeur de CFCB ? Hormis le fait que chacun peut en théorie et statutairement faire le travail de l’autre, sans doute un socle commun très ténu… mais lequel ?

L’hétérogénéité des situations et donc des profils nécessaires à sa sortie devrait inciter l’ENSSIB à réfléchir à une spécialisation des profils plutôt qu’à introduire un peu plus de recherche ou de management pour tous et à l’aveuglette. Pourquoi ne serait-il pas possible d’affecter les élèves-conservateurs en milieu de scolarité (à la CAPN de novembre) ce qui permettrait d’introduire un vrai cycle de spécialisation dès janvier avec plus de recherche, de management, de technique, de droit, d »informatique… en fonction du futur poste occupé ? Et de proposer ces cycles de spécialisations (6 mois) aux conservateurs déjà en poste dans le cadre de leur formation continue à dessein de réorienter leurs compétences et leur carrière. Ce qui aurait le mérite de mélanger les expériences et les générations.

2) Ensuite, qu’on ne peut ignorer les questions de personne et de parcours individuel quand on commence à réfléchir aux compétences des bibliothécaires dans une acception élargie aux savoir-faire et savoir-être. Ne le fait-on d’ailleurs a posteriori dans le cadre des études historiques et prosopographiques sur les gens du livre ? La réponse à l’interrogation-boutade que m’a directement adressée @MxSz dans ce débat « Qu’est-ce que tu as fait avant, pendant (ou après ?) l’Enssib qui t’as permis d’acquérir ces savoir-être/savoir-faire ? » traduit assez bien cette complexité irréductible à la seule formation universitaire et enssibienne :
Avant : confrontation aux dégâts humains produits pas le mépris et l’incompétence en bibliothèque (histoire familiale)
Pendant : absorption de tout ce qui pouvait l’être et observation de mes futurs collègues dont la majorité crachait dans la soupe à l’Enssib
Après : formation par deux directeurs hors pairs qui m’ont appris les limites de l’autorité et de la compassion en bibliothèque et m’ont tout montré

Certes, c’est une banalité de dire que l’usage que l’on fait de la formation ou de la recherche est fortement lié au terreau individuel sur lequel ces dernières s’accrochent. Mais on voit que les représentations et les actions produites sont tout autant infléchies par l’environnement des premières années professionnelles. Or, si l’on peut difficilement travailler sur l’individu, sauf à valoriser des compétences comportementales ou à privilégier des profils sociologiques type dans le cadre des concours (terrain glissant…), réfléchir et agir sur le terrain humain de départ me semble capital car c’est là, en tout début de carrière, que s’affermissent ou non la motivation et la projection professionnelle de chacun.

3) Enfin, qu’il faut cultiver sinon l’excellence du moins la recherche d’excellence dans tous les domaines et à tous les niveaux de responsabilité pour les cadres (d’accord à 100% avec Daniel Bourrion ET Rémi Mathis) de la recherche au management, et non pas opposer l’une à l’autre ou remplacer l’une par l’autre, ou inversement. Pour cela, et outre celle de l’ENSSIB, la responsabilité des directeurs en poste est clairement engagée car c’est à eux d’identifier, de libérer, de valoriser et d’autonomiser les compétences des conservateurs placés sous leur responsabilité, c’est à dire de faire fructifier l’investissement en évitant l’évitement… ce qu’on observe malheureusement trop souvent !

Pour le coup, et je parle en connaissance de cause, ce n’est pas en remplaçant les directeurs par de purs chercheurs ou de purs managers que nous y arriverons. Comment alors ? Je ne sais pas trop, mais déjà en commençant par s’interroger sur ce qui est utile et souhaitable pour être un bon, un très bon voire un excellent directeur aujourd’hui et le rester… Peut-être un début de réponse avec les 6 préconisations énoncées à la fin de ce billet ? A suivre !

1 comment so far

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